Elise : « J’ai compris aussi qu’on ne devait jamais s’excuser de faire un bébé »

publié le 10 novembre 2016
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A la fin de mes études supérieures (d’urbanisme et de transport), j’ai été immédiatement embauchée en tant que chef de produit marketing dans un grand groupe de transport de personnes.

J’avais 24 ans tout juste, j’aillais me frotter à de l’opérationnel, j’étais basée à une heure de chez moi mais prendre le RER, c’est le lot de tellement de parisiennes. Je m’estimais chanceuse.

Ma période d’essai devait durer 7 mois, 4 mois reconductibles 3 mois, mais on m’avait dit « Tout le monde est reconduit ». J’ai été reconduite. C’était nouveau pour moi, le monde de la grande entreprise hiérarchisée, avec ses codes, ses multiples chefs. Mais je me suis bien adaptée.

4 mois après être arrivée, je tombe enceinte. Mon compagnon et moi sommes ravis, mais je me sens coupable d’avoir « fait ça » à mon boulot. Je rationalise, je suis junior, facilement remplaçable, je ne vais pas partir longtemps. N’empêche que dans ma tête, j’ai l’impression de faire un enfant dans le dos de ma boîte.

 

Deux mois plus tard, avant ma première écho officielle qui me délivrerait un certificat médical me protégeant du licenciement, ma chef m’annonce qu’elle va valider ma période d’essai. Je suis en panique. Je décide d’être honnête et lui annonce avant qu’elle prenne la décision finale que je suis enceinte. Je m’excuse presque.

Elle me félicite, me rassure : « Ça ne change rien ». Je suis soulagée. Plus encore, je suis reconnaissante.

La suite est moins réjouissante.

Pendant toute la durée de ma grossesse, ma chef a fait l’autruche. Elle ne m’avait pas menti, ça ne changeait vraiment rien pour elle. Si ce n’est qu’elle avait averti toute la boîte que j’étais enceinte pendant mes vacances. J’ai eu le droit à quelques remarques désagréables en rentrant, je les attendais. En revanche, j’aurais aimé prévenir mon N+2 avec qui je travaillais directement sur certains dossiers en personne.

Passons, elle avait été tolérante…

Quand à 6 mois de grossesse mon docteur m’a recommandé de prendre un peu de repos et a fait une prescription médicale pour que je puisse télétravailler un jour ou deux par semaine (j’avais 30 contractions par jour), elle ne l’a même pas lue. J’étais fatiguée par mes deux heures de transport mais je tenais bon.

J’ai essayé plusieurs fois de lui parler, je voulais préparer mon départ au mieux. Je voulais travailler le plus longtemps possible, former mon/ma remplaçant-e. Mais elle faisait mine de ne pas me voir, de ne pas m’entendre. Je savais qu’on courrait au désastre, mais je continuais à passer mon temps à m’excuser d’être enceinte.

Deux semaines plus tard, ma chef m’a demandé d’organiser la semaine de mobilité, un gros événement où nous servions des petits déjeuners en gare aux clients. Ça imposait de préparer un matériel conséquent et d’aller acheter plusieurs dizaines de pacs d’eaux, de jus, des tables, etc. Et de rester debout 8h sans pause entre 4h du matin et midi. Elle ne m’a proposé aucune aide matérielle. Lorsque j’ai raconté cela à mon docteur, elle m’a immédiatement arrêtée, furieuse.

Je suis partie en arrêt maladie du jour au lendemain, sans avoir pu préparer mon départ, ni organiser la passation et en laissant mes collègues dans la panade. Là aussi je m’en suis beaucoup voulu. J’ai proposé de télétravailler pendant mon arrêt maladie. J’ai finalisé les dossiers, préparer une présentation importante pour un rendez-vous que j’avais réussi à obtenir en vue d’un nouveau contrat. C’était un projet que j’avais porté seule et qui me tenais beaucoup à cœur. Le rendez-vous était proche de chez moi, j’ai proposé à ma chef de l’accompagner. Elle a refusé : « C’est mieux que tu te reposes, et puis c’est compliqué au niveau des assurances ».

Je n’ai rien dit.

J’ai appris plus tard qu’elle et une autre chef avait copieusement « bitché » sur moi à ce moment-là. Paraît-il que j’avais « les dents qui rayent le parquet » et paradoxalement, j’avais « tout planifié, à commencer par le bébé ».

Bon……

Un mois après la naissance de mon bébé, je vais le présenter au bureau, je négocie un 4/5ème, ça se passe bien. Là aussi je ressors soulagée, avec l’impression d’avoir enfin été entendue sur mes préoccupations de jeune maman.

La suite me donnera à nouveau tort.

A mon retour, c’est la descente aux enfers.

Pendant mon absence la direction a changé, et on me supprime la moitié de mon poste. On m’en averti dans un couloir entre deux portes. Je n’ai aucune preuve écrite et pas mon mot à dire.

Je n’ai plus le droit de travailler sur mes anciens projets, je n’ai plus le droit d’aller aux réunions.

Ensuite on m’enlève progressivement tous les dossiers importants et stratégiques « parce que tu es une maman maintenant, on va pas trop te charger ». Quand j’ai l’occasion de travailler sur quelque chose d’intéressant, le projet tombe systématiquement à l’eau.

Je commence à déprimer.

Là-dessus mes bureaux déménagent plus loin de chez moi. Je fais désormais près de 3 heures de transport par jour (métro + RER + bus), mon salaire a été diminué de 20% et mon poste vidé de son contenu. Je suis enfermée dans un bureau, je m’ennuie à mourir.

Et là c’est le coup de grâce.

Il y a deux réunions que j’ai intégralement préparées pour ma chef, dont une qui doit avoir lieu à l’étranger. J’ai préparé tout le dossier. Je suis la seule du bureau à parler anglais et espagnol. J’avais reçu les équipes. Ma chef m’avait fait bloquer la date sur le calendrier pour que nous y allions ensemble, mais ne m’en reparle plus. La veille, elle me demande de lui transférer les présentations en anglais que j’avais faites et de lui imprimer son billet de train, sans plus d’explication. Je me sens trahie.

La deuxième est une présentation devant notre client, c’est le bilan annuel et c’est moi qui l’ai fait. Normalement je présente et ma chef corrige, mais lors de la présentation elle prend la parole et je reste coite. A la sortie un autre chef me demande : « Tu es punie ? ».

Je commence à déprimer sévèrement, je n’arrive plus à me lever le matin, tous les prétextes sont bons pour ne pas aller bosser. Quand j’y suis je ne fais rien, je lis la presse, je traîne sur Facebook. Je pleure dans le RER. Il faut que je me tire de là. J’ai 26 ans, je suis quelqu’un de joyeux, de dynamique, ça n’est pas moi.

J’appelle la RH qui m’a recrutée, elle s’étonne : « Tout le monde est très content de vous, je ne comprends pas ». A mon entretien annuel j’annonce à ma chef mon intention de démissionner si rien n’est fait, elle tombe des nues : « A ce point-là ? ».

La nouvelle directrice du service marketing me reçoit en urgence (alors que je l’avais sollicitée plusieurs fois par le passé sans réponse). Quand je lui parle des soucis que je rencontre au travail elle me répond que je « manque d’ambition, puisque vous ne me parlez pas de ce que vous voulez faire dans dix ans ». Je lui parle des inégalités salariales, un de mes collègues, masculin, entré le même jour que moi dans l’entreprise, au même poste, avec la même expérience et sorti des même études est mieux payé que moi. Elle me rétorque : « C’est normal on a des grilles en fonction de l’âge et il a deux ans de plus que vous » – je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer.

Je sors de là éberluée.

 

A bout, j’atterris chez mon généraliste qui me prescrit 3 semaines d’arrêt maladie pour souffrance au travail. Je démissionne.

Officiellement le motif c’est que « C’est trop dur pour une jeune maman », « Elle souffre de faire trop de transports et de ne pas voir assez son fils ».

Ma chef trouvera encore le moyen de me dire : « Fais attention, parce que tu risques de payer plus d’impôts cette année avec le chômage ».

– Quel chômage ? Je démissionne, je n’ai le droit à rien.

– Ah bon, je ne savais pas. »

Pourtant il faudra encore que je me batte pour toucher ma prime de fin d’année. On me refuse même un raccourcissement de mon préavis de 3 mois alors que je ne fais rien de mes journées. J’ai l’impression que le monde se marche sur la tête.

Je sors de là épuisée moralement, physiquement. Heureusement que mes proches m’ont épaulée pendant toute cette période.

 

J’ai déménagé, trouvé un nouveau boulot, dans lequel je suis bien. J’ai mis du temps pour me sentir légitime dans mon nouveau poste, me dire que je n’étais pas nulle. J’ai mis longtemps aussi à faire confiance à l’équipe et à ma nouvelle chef. Aujourd’hui je suis contente d’aller travailler (presque) tous les matins. Je me sens utile et valorisée. J’ai annoncé récemment ma seconde grossesse et jusque-là tout va bien !

Mais au-delà du contexte, j’ai aussi compris qu’on ne devait jamais s’excuser de faire un bébé.

 

Je n’ai jamais su si le fait que je sois mère a été un prétexte pour me mettre au placard ou si j’aurais subi le même traitement sans enfant. Ce qui est sûr c’est que c’est l’argument qui a été utilisé contre moi. Ce qui est certain aussi, c’est que l’ambiance était particulièrement mauvaise et que tous les juniors arrivés en même temps que moi ont démissionné dans les 6 mois qui ont suivi mon départ, pour d’autres raisons.

Ma chef était une femme, mère de deux jeunes enfants. La supérieure hiérarchique qui a justifié de telles inégalités de salaires était une femme. La chef qui avait ragoté derrière mon dos parce que j’avais les dents qui rayaient le parquet était directrice d’un service composé exclusivement d’hommes ou presque (150 personnes sous ses ordres), mère célibataire, ayant adopté sa fille seule.

 

Elise, qui nous a envoyé son témoignage avec ces quelques mots : « Merci de me publier. Une initiative comme la vôtre fait du bien. Je ne me suis pas battue à l’époque et j’ai l’impression de rétablir quelque chose. »

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